Crédit : Impact de Montréal

L’international qui ne pensait jamais devenir pro

Du Perpignan Canet Football Club à l’équipe nationale canadienne, Wandrille Lefèvre a connu un parcours plutôt atypique dans sa carrière de footballeur. Arrivé au Québec à l’âge de 14 ans, « Wandou » était aux premières loges pour constater la fulgurante évolution du soccer professionnel au Québec. En quelques années seulement, Lefèvre est passé de tenter de déchiffrer les mystères du soccer québécois à apprendre une nouvelle position aux côtés d’Alessandro Nesta. Retour sur le slalom géant du numéro 5 de l’Impact de Montréal.

Choc culturel, deuil et coup du destin
Wandrille Lefèvre débute son parcours en sol québécois en 2003 comme bien d’autres nouveaux arrivants l’ont amorcé avant lui : à la recherche d’un club. Fraîchement débarqué, le jeune Français, logique européenne aidant, se dit que comme il y a un club professionnel en ville, intégrer les équipes de jeunes de ce club serait une bonne option. Il se renseigne donc sur l’Impact de Montréal, qui évolue alors en A-League (USL). Choc culturel. « Quand on m’a dit que ça n’existait pas, explique Lefèvre, je me suis demandé : « Mais comment ils font pour bâtir un club? Où vont-ils chercher les joueurs? » C’était complètement illogique. » Il se met alors à explorer la structure du soccer québécois afin d’intégrer la meilleure équipe possible. Il se retrouve ainsi au sein de l’équipe AAA de Montréal-Concordia, mais comprend dès lors que son arrivée au Québec sera synonyme de sacrifices. « J’avais le rêve de devenir professionnel, même si ça n’a jamais été une fixation, révèle le défenseur de l’Impact. En arrivant ici, c’est vrai que j’ai eu un petit deuil à faire. Avec ce que je voyais, c’était pour moi inconcevable que je devienne professionnel. C’était hors de mon esprit complètement. »

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En 2007, Lefèvre fait le saut avec les Carabins

 

Venant d’une famille ayant toujours insisté sur l’importance des études, Lefèvre, même s’il n’abandonne jamais le soccer, se concentre sur l’école et en vient à s’inscrire à HEC, à l’Université de Montréal. Par « pure coïncidence », les Carabins sont une des puissances du soccer universitaire à l’époque. « C’était un niveau un peu plus sérieux. Le soccer universitaire a toujours été bien structuré et les Carabins avaient les moyens d’être bons chaque année. J’ai joint l’équipe, et au bout d’un moment, mon téléphone a sonné; c’était l’Académie de l’Impact. » Plus précisément, c’était Philippe Eullaffroy, directeur de la toute nouvelle Académie de l’Impact de Montréal, qui avait remarqué Lefèvre alors qu’il était entraîneur-chef des Redmen de l’Université Mc Gill. Lefèvre obtient la permission de terminer ses études, puis s’engage pour deux ans avec ce club professionnel qui n’avait pas d’équipes de jeunes quelques années auparavant.

Des « déchets » au succès de l’Académie
Le paysage du soccer québécois avait donc radicalement changé en quelques années seulement. Une « évolution majeure », selon Lefèvre, qui fait en sorte qu’il est maintenant difficile pour un joueur de passer inaperçu. « Quand je suis arrivé, il y avait à mon avis beaucoup de déchets dans la détection des joueurs, affirme Lefèvre. Il y avait un filet plein de trous et un bon joueur pouvait facilement passer au travers sans être détecté. » Selon lui, la création de l’Académie de l’Impact a fait en sorte que ce filet soit resserré. Avec la présence de recruteurs un peu partout en province, la détection des talents est désormais selon lui plus systématique. « Pour qu’un joueur ne soit pas repéré, il faut vraiment qu’il ne soit pas chanceux. »

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En 2011, avec l’Académie de l’Impact de Montréal. (Crédit : Pépé)

 

Cette structure aura donc profité aux Karl Ouimette, Maxim Tissot, Zak Messoudi et Max Crépeau, tous arrivés dans le filet de l’Académie du bleu-blanc-noir, et qui formaient, avec Lefèvre, les piliers de la première vague d’académiciens. Malheureusement, du lot, il ne reste que Lefèvre et Crépeau encore au club. Est-ce difficile de voir partir les joueurs avec lesquels on a grandi au sein du club? « C’est sûr! Ça fait mal de les voir partir, parce qu’on a gravi les échelons ensemble, mais c’est la réalité du soccer. Cependant, on est quand même beaucoup à avoir signé, rappelle Lefèvre. La moyenne ailleurs dans le monde est de 10 à 15 %, et de notre génération, on est quatre ou cinq à avoir signé, ce qui est tout de même beaucoup plus. » Le défenseur central ne se cache pas pour parler de succès, et explique que la raison d’être de l’Académie est avant tout de former des joueurs professionnels. « L’objectif premier étant qu’ils soient professionnels au club, on ne va pas se le cacher. Mais la réussite de l’Académie passe aussi par un Zak Messoudi qui signe en Norvège. »

La vie de pro, une nouvelle position et un coéquipier légendaire
Wandrille Lefèvre devient professionnel en 2013, dix ans après avoir fait son deuil de cette possibilité. Et comme pour marquer l’immense pas en avant accompli par le soccer québécois durant cette décennie, peu après son arrivée chez les pros de l’Impact, il est appelé à être la doublure de nul autre que l’iconique défenseur italien Alessandro Nesta. « J’ai signé comme milieu de terrain, rappelle Lefèvre. Concours de circonstances, avec la blessure de Rivas, j’ai beaucoup joué en défense centrale à l’entraînement, puis j’ai dépanné en match. Ce n’est qu’en juillet-août 2013 qu’on m’a dit que j’allais rester en défense centrale. » Heureusement, on ne peut imaginer meilleur professeur que Nesta pour un jeune qui doit apprendre la position un peu à l’improviste. Comme Lefèvre était généralement appelé à remplacer le légendaire défenseur italien sur le terrain, celui-ci pouvait donc voir son jeune remplaçant à l’œuvre et ne se gênait pas pour le conseiller après les matchs. Qui plus est, Nesta comprenait très bien ce que Lefèvre vivait. Et pour cause. « Quand il est passé pro, il était lui aussi milieu de terrain, explique Lefèvre. À ses deux premières saisons, il était milieu récupérateur, comme moi. Et comme moi, par un concours de circonstances, il est passé en défense centrale et n’en est jamais reparti. Ça a donc créé un lien. J’étais proche de lui et j’ai beaucoup appris. »

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2013 : Wandou remplace Nesta (Crédit : Flickr)

Sous l’aile de Nesta, Lefèvre réussit à intégrer définitivement le groupe de 18 joueurs retenus pour les matchs. Petit à petit, en 2014, puis 2015, il voit de plus en plus d’action et mérite sa part de titularisations. Signe encourageant, il parvient à faire sa place tandis que la ligue devient de plus en plus compétitive. Lefèvre estime qu’il est « beaucoup plus difficile » de jouer en MLS aujourd’hui que ce ne l’était en 2013. « Et je pense que la position la plus difficile à jouer en MLS, c’est celle de défenseur, ajoute Lefèvre. Dans cette ligue, les meilleurs joueurs sont des attaquants. Dans pratiquement chaque équipe, il y a un attaquant de classe mondiale; un Villa, un Giovinco, un Kakà, un Drogba… » Si certains seront prompts à dire que ces joueurs ont perdu de leur lustre et ressentent les effets de l’âge, Lefèvre n’hésitera pas à répondre que sur le terrain, « on s’en fout de l’âge. » Selon lui, « l’intelligence de déplacement n’a pas d’âge. La capacité de se retourner et de lâcher une frappe non plus. » Pour Lefèvre, il ne fait aucun doute : d’année en année, les attaquants qu’il affronte sont de plus en plus difficiles à stopper.

Ô Canada
Alors qu’il s’impose de plus en plus à l’Impact de Montréal, Wandrille Lefèvre entreprend les démarches pour obtenir sa citoyenneté canadienne. De ce fait, il attire les regards de Benito Floro, sélectionneur canadien. Et quand il reçoit enfin sa nationalité, l’équipe à la feuille d’érable ne perd pas de temps pour mettre le grappin sur le nouveau Canadien. Trois mois seulement après avoir obtenu la nationalité, Wandrille Lefèvre enfile le maillot du Canada. Le défenseur canado-français n’avait évidemment jamais imaginé jouer sur la scène internationale. « Et encore moins pour le Canada!, s’exclame Lefèvre. Mais c’est vrai que l’idée a commencé à germer quand je suis passé pro et que j’ai entamé les démarches pour obtenir la nationalité. Je savais que ça pourrait arriver, mais uniquement si je performais en club. Il ne suffit pas d’être Canadien pour être sélectionné, il faut performer en club. » Heureusement pour lui, l’obtention de sa nationalité coïncidait avec une période d’affirmation avec l’Impact, durant laquelle sa carrière allait « en crescendo ». Et pas question de se sentir comme un imposteur! « Quand l’équipe nationale s’est manifestée, c’était pour moi une évidence. Ça faisait quand même douze ans que j’étais au pays, donc ça me paraissait normal. »

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Lefèvre devient international canadien en 2015. (Crédit : Association canadienne de soccer)

Et de ces douze ans passés au Canada, il y en avait, déjà, cinq passés à l’Impact de Montréal. Cinq ans dans un même club, avec ses habitudes, ses façons de faire, ses principes et ses concepts. De quoi être déstabilisé en arrivant dans l’entourage de l’équipe nationale. « Avec Benito (Floro), c’est très professionnel, très tactique, très pensé, mais c’est une philosophie complètement différente de ce qu’on retrouve à l’Impact, explique Lefèvre. Quand j’arrive en équipe nationale après avoir passé beaucoup de temps avec l’Impact, c’est un vrai renouveau, un vrai challenge, ça n’a rien à voir avec la manière dont on me demande de défendre ici. C’est un système différent et une manière différente de penser. Ça ajoute à mon profil de joueur. » Par exemple, la manière dont Floro demande à sa ligne défensive de bouger est bien différente de ce qu’on exige des défenseurs à Montréal. « À l’Impact, j’ai la liberté de regarder à droite et à gauche, pour voir où sont mes coéquipiers et réajuster. En équipe nationale, non. Tu regardes devant toi. S’il (Floro) te voit regarder à droite ou à gauche, il arrête l’entraînement et il t’engueule! » Un exercice plutôt difficile en équipe nationale selon le principal intéressé, car il ne joue pas à l’année longue avec ses coéquipiers.

La continuité dans la durée
De plus en plus présent avec l’Impact de Montréal, et en train de tenter de faire sa place avec l’équipe nationale, Wandrille Lefèvre est, comme il le dit si bien, « en crescendo ». Cette montée en puissance n’est pourtant pas nouvelle. De l’abandon de son rêve de devenir professionnel jusqu’à l’équipe nationale du Canada, Lefèvre n’a fait que grimper les échelons depuis son arrivée au Québec. Avec une pincée de chance et beaucoup de travail, les morceaux du casse-tête semblent s’être imbriqués les uns dans les autres pour lui au moment où il le fallait. Quand on évoque l’avenir, c’est un Lefèvre humble et réaliste qui se dévoile. Pas de championnat, ni de trophées, ni même de Coupe du Monde avec le Canada. Il parle plutôt de sa progression des années passées pour se souhaiter en quelque sorte la suite logique de sa carrière, inscrite dans la longévité. « Continuer à progresser est le plus important pour moi, estime Lefèvre. Si tout à coup tu recules, il y a un sentiment d’échec. Et je voudrais faire une longue carrière ici. Je me plais ici et si je pouvais rester dans ma ville le plus longtemps possible et faire partie de l’histoire de ce club dans la longévité, ça me ferait bien plaisir. »