Oklahoma City : Soccer City, USA?

Un bref survol des niveaux inférieurs du soccer nord-américain nous permet de constater rapidement une anomalie : Oklahoma City. La ville se démarque par la présence, dans un marché restreint (1,5 million d’habitants dans sa région métropolitaine), de deux franchises de soccer professionnel qui fonctionnent somme toute assez bien : l’Energy FC en USL et le Rayo OKC en NASL.

Actif depuis la saison 2014, l’Energy FC s’est rapidement taillé une place dans la communauté en participant notamment à la revitalisation du Taft Stadium, iconique stade de la ville datant des années 1930. Du côté du Rayo OKC, le club, appartenant majoritairement à Raúl Martín Presa, président du club espagnol Rayo Vallecano, a fait ses premiers pas lors de la saison 2016, non sans soulever la controverse, principalement en Espagne. Pour faire la lumière sur cette anomalie, nous avons contacté Holly Hutto, responsable des services communautaires de The Grid, groupe de supporters indépendant de l’Energy FC, et Will Bowersox, coanimateur du Scissortail Podcast, baladodiffusion axée sur les activités du Rayo OKC.

Avant l’arrivée de l’Energy FC, Oklahoma City n’était pas tout à fait reconnue comme une destination incontournable du soccer aux États-Unis. Le ballon rond y demeurait largement l’affaire de quelques érudits qui suivaient notamment l’Oklahoma City FC, ancêtre du Rayo OKC, qui a connu quelques saisons en PDL et en NPSL. Le club pouvait notamment compter sur son petit propre groupe de supporters, comme c’est le cas un peu partout en Amérique du Nord en ce moment, mais rien ne laissait présager que la ville pourrait un jour attirer et faire vivre deux franchises professionnelles. Bref, Oklahoma City était une ville américaine on ne peut plus anonyme pour les amateurs de soccer.

Pourtant, en l’espace de quelques années, un changement radical s’est amorcé. Au Taft Stadium, il n’est pas rare de voir l’Energy FC jouer devant plus de 4 000 personnes. Et son vis-à-vis de seconde division n’est pas en reste : les gradins du Miller Stadium sont eux aussi fréquemment garnis de foules semblables venues supporter le Rayo OKC. Qu’est-ce qui explique ce succès? « Il est trop tôt pour parler de succès, estime Bowersox en parlant du Rayo OKC, mais la structure de ce club est présente depuis un moment [NDLR, même si elle a été largement amputée au début du mois d’août], notamment sous les couleurs de l’Oklahoma City FC. Certains attendaient avec impatience que les propriétaires fassent le saut en NASL. Le Rayo OKC a aussi largement courtisé la population latino-américaine, et comme la ville est très étalée géographiquement parlant, c’est plus pratique pour les gens de l’ouest de la ville de supporter le Rayo. »

Le Rayo OKC a élu domicile en banlieue ouest d’Oklahoma City, à Yukon plus précisément, ce qui, pour les fans de l’Energy FC, est un détail important qu’on aime souligner. Pour eux, l’Energy est le club de la ville, et sa population le lui rend bien. « Contrairement à d’autres équipes et à d’autres sports installés dans la ville, l’Energy FC fait réellement partie de sa communauté, explique Holly Hutto. L’engagement communautaire du club est inégalé à Oklahoma City. Grâce aux nombreuses initiatives communautaires de son groupe de supporters, The Grid, ou du club comme tel, l’Energy FC est très présent. Et donc, cela lui revient. Ajoutez à cela la rage de vaincre de nos joueurs et de nos entraîneurs, et ça explique pourquoi autant de personnes sont passionnées par le club. Nous avons réellement l’impression de faire partie d’un tout, de développer le projet ensemble, de faire grandir notre ville. Nous sommes une famille. Cette culture que nous avons créée ensemble est unique et ne pourra jamais être dupliquée par le club de l’ouest. »

Tandis que l’Energy FC se développait à vitesse grand V en USL et attirait les regards de la planète soccer en Amérique du Nord, la NASL décidait de faire confiance au groupe derrière l’Oklahoma City FC, club dont la majorité des parts avaient été rachetées par le président du Rayo Vallecano. Cette annonce soulevait bien des questions et nombreux se demandaient si OKC, marché encore marginal quelques années auparavant, avait les reins assez solides pour supporter deux franchises professionnelles. Pour les supporters des verts, peu d’inquiétude face à l’envahisseur rouge. « De façon générale, on en rigolait ou alors on s’en foutait carrément, se souvient Hutto. Nous jouions au cœur de la ville, dans un stade historique, avec le soutien de la ville et de la communauté, tandis que les propriétaires du Rayo OKC n’avaient pas exactement fait leurs preuves en matière de durabilité [NDLR, de fait, depuis l’entrevue, la bisbille s’est installée]. En plus, on se doutait qu’ils donneraient des tonnes de billets gratuits. » Du côté des fans du Rayo OKC, on se défend bien de supporter un club qui aurait pu tuer l’élan de l’Energy. « Tout est une question de perception, relativise Bowersox. On pourrait dire que l’Energy a empiété sur le territoire de l’OKCFC. Chaque clan a sa vision des choses. Certains croient que la ville ne devrait avoir qu’un seul club professionnel, peu importe la ligue. D’autres pensent que la ville est suffisamment grande pour soutenir deux équipes, ce qui selon moi traduit bien l’esprit que le soccer n’est pas une question de part de marché, mais revient plutôt à s’identifier à une équipe qui représente nos valeurs. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les deux équipes peuvent attirer de bonnes foules, même lorsqu’elles jouent le même soir. »

C’est d’ailleurs la beauté de la chose. Si d’un côté, l’Energy, club bien intégré dans sa communauté qui évolue au mythique (pour les locaux) Taft Stadium attire cette saison une moyenne de près de 5000 spectateurs, son voisin de la banlieue ouest n’est pas en reste, avec sa moyenne d’un peu plus de 4 000 supporters. Cela indique que les deux clubs cohabitent plutôt bien dans un espace restreint. Cependant, comme les deux clubs jouent dans deux ligues différentes, on pourrait croire que les amoureux du ballon rond de la région se donnent rendez-vous à chaque match, peu importe l’équipe qui joue, ce qui ferait en sorte d’augmenter les chiffres des deux clans. Will Bowersox estime toutefois que ceux qui fréquentent les deux stades sont peu nombreux : « Un petit nombre de personnes supporte les deux clubs, sans toutefois aller au stade chaque semaine. Dans l’ensemble, les gens sont divisés, même si certains vont voir les deux clubs quand le calendrier le permet. Il est possible de supporter les deux clubs, tant qu’on ne réfléchit pas aux incidences que cela pourrait avoir à plus long terme sur le développement du soccer au pays. » Si pour Holly Hutto, il est inconcevable de supporter les deux clubs, elle admet toutefois connaître quelques personnes qui visitent les deux stades. « Je sais que certaines personnes supportent les deux clubs, pour la passion du sport. Cependant, pour la plupart d’entre nous, c’est tous pour un. Impossible de supporter activement les deux clubs, en raison de l’historique et de l’animosité entre les deux clans. À mes yeux, un clan fait ça pour la ville et pour le sport, et l’autre non. »

Comme dans toute ville où deux clubs rivaux se côtoient de près, les tensions semblent relativement vives à Oklahoma City. Par contre, les deux clubs n’étant pas actifs dans la même ligue, les chances de se faire face sur le terrain sont minimes. Cependant, elles existent, grâce à la US Open Cup! Et ce fut le cas le 1er juin dernier, quand l’Energy FC, accompagné d’un imposant groupe de supporters, est allé arracher la victoire en prolongation sur le terrain de son nouveau rival. Un match disputé sous haute tension, avec quelques débordements en prime après le but victorieux de l’Energy à la 107e minute. Cette animosité relatée par Hutto est-elle bien réelle ou exagérée? « Il y a des tensions moyennes, voire un peu plus que moyennes parfois, estime Bowersox. Mais pas d’émeutes dans la rue, je vous rassure! Il y a quelques minorités vocales qui expriment ouvertement leur dédain pour leur adversaire. L’atmosphère était géniale lors du derby. On ne crée habituellement pas un derby du jour au lendemain, mais ici, c’est un peu ce qui s’est produit. Franchement, on se poserait des questions s’il n’y avait pas un minimum d’animosité entre les clubs et les supporters. Ça s’est vraiment calmé depuis le derby. » Pour Hutto, rien ne semble s’être calmé : « On les déteste. »

Au soccer, et encore plus dans les villes à derby, on en vient à choisir son club principalement par allégeance familiale. On se passe le témoin de père en fils, et ce, pour l’éternité. Mais quand on a le choix entre deux clubs nouvellement fondés, et qu’on fait partie de la toute première génération de supporters, les critères sont différents. « Pour bien des gens, c’est une question de géographie, de publicité et de commodité, explique Bowersox. Quelques petits groupes sont fans depuis les débuts des deux clubs, et une poignée sont même passés de l’OKCFC au Energy FC au lieu d’attendre l’arrivée du club de NASL promis. » Côté vert, Holly Hutto présente encore une fois une vision plus colorée de la situation : « Les habitants d’Oklahoma City, les vrais fans de soccer et les gens qui adorent notre communauté supportent l’Energy, résume-t-elle. Ceux qui veulent voir la planète brûler et les femmes au foyer de Yukon supportent le Rayo OKC. »

Rivalités à part, il reste qu’Oklahoma City réussit, en ce moment du moins, à faire vivre deux franchises professionnelles, tandis que bien d’autres villes, souvent plus grosses, n’ont pas su assurer le succès d’une seule. Oklahoma City est donc une terre fertile pour le soccer. En conclusion, Will Bowersox place un petit bémol sur la réussite du soccer à Oklahoma City. « Il est encore trop tôt pour dire qu’OKC est une bonne ville pour le soccer. Le football collégial et la NBA dominent encore largement la ville et l’État. Il y a beaucoup de jeunes qui jouent, beaucoup d’adultes qui se joignent aux ligues du dimanche et bien d’autres qui se rassemblent pour regarder les championnats européens le week-end, mais ça ne se traduit pas nécessairement par une visite au stade le samedi soir pour assister à un match. » Bref, à Oklahoma City, comme partout ailleurs en Amérique du Nord, c’est une question de faire sa place au milieu d’autres sports et malgré le manque d’intérêt des amateurs de championnats étrangers.

La belle intégration de l’Energy FC au sein de la communauté laisse entrevoir un avenir prometteur (on vise même la MLS) et semble indiquer que le défi a été relevé. Pour le Rayo OKC, les nuages noirs qui le surplombent en ce moment ne doivent en aucun cas faire oublier que si le futur s’annonce difficile, le club aura eu le mérite de prouver pendant plusieurs mois que la cohabitation n’est pas impossible si on a un solide plan. De quoi faire naître de nouveaux clubs dans des villes déjà occupées? L’avenir le dira, avec ou sans le Rayo OKC.