Marie Ève Nault et Rhian Wilkinson, une histoire d’exil et de sacrifices

Vous ne vous en êtes peut-être pas rendu compte, mais le visage du soccer québécois a changé ces dernières semaines. Les carrières de deux des plus grandes joueuses de la province se sont terminées. Marie-Ève Nault et Rhian Wilkinson, qui seront toutes deux honorées par l’Association canadienne de soccer en février prochain, ont accroché leurs crampons.

On parle ici de deux joueuses au palmarès bien garni. On parle de médailles olympiques, de Ligue des Champions, d’honneurs aux Jeux panaméricains et j’en passe. On parle de deux carrières qui remontent à plus de quinze ans. Au même titre que Patrice Bernier ou Olivier Occéan, Nault et Wilkinson sont les porte-étendard du soccer d’ici, et ce depuis longtemps. Je dirais même que vu que ce sont des femmes, et vu qu’elles ont des défis encore plus grands que leur pendant masculin à affronter, ces deux joueuses méritent encore plus d’admiration.

Je m’intéresse au soccer depuis plusieurs années. Toujours, j’ai trouvé que les athlètes d’ici qui pratiquent ce sport à l’étranger sont négligés. On n’en entend pas parler comme ceux d’autres sports, tel le ski, le base-ball ou le patinage de vitesse. C’est encore plus vrai pour nos athlètes féminines. Elles passent toujours au second plan. Oui, on suit leurs exploits aux Jeux olympiques et à la Coupe du Monde, mais ensuite elles retournent en arrière-scène.

Rarement entendons-nous parler ici de soccer professionnel féminin, ou, quand on en parle, c’est pour souligner ses déboires. Il faut dire que soccer féminin professionnel ne rime pas avec stabilité en Amérique du Nord. Pendant que le sport, du côté des hommes, s’établit solidement ici depuis une vingtaine d’années, chez les femmes c’est le contraire. Avec la disparition de la W-League, les derniers clubs canadiens ont disparu fin 2015. Et chez nos voisins du sud, ce n’est pas beaucoup plus rose. La nouvelle ligue, la NWSL, semble pour l’instant tirer son épingle du jeu, mais il ne faut pas oublier que c’est la troisième du genre depuis le début du millénaire. Dans ces circonstances, être une femme née en Amérique du Nord, et faire une carrière de plus de 15 ans au soccer, c’est exceptionnel.

Toutes ces difficultés du soccer féminin poussent les filles à affronter une difficulté supplémentaire : l’exil. Alors que depuis quelques années les jeunes garçons peuvent avancer dans le soccer en restant près de la maison grâce aux différentes académies, pour les filles, les universités américaines restent un passage obligé. Non seulement elles doivent changer leur mode de vie, mais en plus elles doivent bien souvent surmonter la barrière de la langue pour continuer leurs études et ainsi avoir la possibilité de jouer.

Les choses ne s’améliorent pas une fois l’université terminée. Il y a bien quelques places disponibles pour les joueuses canadiennes en NWSL, mais le nombre de candidates est grand. Chez les Québécoises, seules Wilkinson et Josée Bélanger y ont joué. Pour les autres l’exil est à un autre niveau. Ces dernières années on a vu, en plus de Nault en Suède et de Wilkinson en Norvège, des joueuses en Finlande, aux Pays-Bas, en France, en Suisse et même au Japon. Aller jouer si loin, pour des salaires qui ne se comparent pas à ceux des hommes, c’est un sacrifice énorme.

La situation n’est pas mieux en équipe nationale. Alors que les hommes jouent souvent en Europe pour accommoder les pros qui y font carrière, les femmes se réunissent souvent à Vancouver. De plus, les camps sont souvent plus longs et plus nombreux. De quoi passer encore plus de temps dans les valises.

Pour moi, ce sont ces facteurs aggravants qui rendent les carrières de Nault et Wilkinson encore plus exceptionnelles. Elles sont talentueuses, dans le même registre que les meilleurs joueurs d’ici. Elles ont une excellente éthique de travail, aussi dans le même registre que les meilleurs joueurs d’ici. Par contre, elles avaient devant elles moins d’opportunités. Elles avaient, pour saisir ces opportunités, plus de sacrifices à faire. Et elles avaient, malgré ces sacrifices, moins de reconnaissance. C’est pour cela que, si vous me demandez quel joueur de soccer québécois a eu la carrière la plus exceptionnelle, les noms de Marie-Ève Nault et de Rhian Wilkinson sont les premiers à me venir en tête.

Ludovick Martin
@LeKurosawa