L’abandon d’un géant

Les images font frémir : le mythique stade Maracanã est à l’abandon depuis plusieurs mois. Vandalisme, pillage, sièges disparus, pelouse brunie par le soleil, une bien triste scène quelques mois seulement après les cérémonies de clôture des Jeux olympiques de Rio. Pourtant, s’il y a un stade qui se distingue dans l’esprit collectif brésilien et des passionnés de foot de toute la planète, comme étant le temple du football, c’est bien celui-là. Théâtre de deux finales de coupe du monde (1950 et 2014), d’une finale olympique, du record mondial de spectateurs pour un match (environ 200 000, en 1969 pour Brésil-Paraguay) et du 1000e but de Pelé, sans compter d’innombrables moments forts du football brésilien, le Maracanã présente une feuille de route parmi les plus impressionnantes dans l’univers du ballon rond. Et pourtant, il se meurt.

Pourquoi?
C’est bien évidemment la question qui se pose quand on constate la situation. Pourquoi une telle icône du foot international est-elle en passe de devenir un stade fantôme? La réponse est simple, mais la situation compliquée : c’est une question d’enjeux économiques. Et là où il y a enjeux économiques et situation cauchemardesque, il y a naturellement un conflit. D’un côté, le comité organisateur des jeux de Rio, à qui on a confié la gestion du stade pendant les Jeux. De l’autre, un consortium piloté par la pétrolière Odebrecht, à qui on devait remettre les clés du stade géant une fois la dernière médaille attribuée. Selon cette dernière, le comité des JO n’aurait pas respecté une des principales conditions de son contrat : remettre le stade en l’état où on lui avait remis avant les jeux. Odebrecht prétend qu’il s’agit de travaux d’environ deux millions de réaux (plus ou moins 800 000 dollars canadiens), soit une goutte d’eau dans l’océan de millions dépensés pour organiser les JO. Seulement voilà, le comité organisateur, qui n’a plus un sou, prétend qu’il s’agit de réparations mineures de l’ordre de 420 000 réaux (moins de 200 000 $) et qu’Odebrecht se sert de cette « excuse » pour briser son engagement, ne voulant plus administrer le stade. Bref, personne ne veut assumer ses responsabilités et le dossier est en cour.

Et les clubs?
Mais revenons au football. Le Maracanã, c’était aussi le domicile de deux des plus populaires clubs de la ville : Flamengo et Fluminense. Du côté de Flamengo, le président Eduardo Bandeira de Mello fait des pieds et des mains pour activer le dossier, en le commentant sur toutes les tribunes, allant même jusqu’à brandir une offre de gestion du groupe anglais CSM déposée en novembre, qui a notamment conclu une entente avec Flamengo et Fluminense pour occuper le stade. Il faut dire qu’en attendant, Flamengo, dont le stade historique de 4 000 places n’est pas en mesure de répondre aux besoins du club, joue ses matchs dans un stade constitué en grande partie de tribunes temporaires installées autour de la petite tribune du stade Luso-Brasileiro. Devant l’incertitude entourant le Maracanã, et clairement pour ajouter un peu de pression, Bandeira a même récemment évoqué la possibilité que son club se lance dans la construction d’un nouveau stade, une avenue envisageable en troquant avec un promoteur privé un immeuble résidentiel de 24 étages idéalement situé (lequel fut légué aux Rubro-Negro en 1982 par un riche supporter) contre un imposant terrain dans l’ouest de la ville.

Quant à Fluminense, le club est toujours propriétaire de son tout premier stade, l’Estádio das Laranjeiras, construit en 1905 (et qui a accueilli le tout premier match de la seleção en 1914), mais qui ne compte que 2000 places. Incapable de trouver un domicile fixe dans la région, Flu est donc forcé d’errer de stade en stade pour jouer ses matchs « à domicile », s’exilant parfois à plus de 150 kilomètres de Rio. Heureusement, les derbys contre les autres grands clubs de la ville se jouent au stade olympique, comme ils se jouaient avant au Maracanã.

Et si on protégeait le patrimoine?
Bien que la situation soit mauvaise, elle n’est pourtant pas désespérée. Nombreux sont les acteurs qui s’inquiètent de la situation et veulent la régler au plus vite, ce qui fait en sorte que le dossier reste d’actualité à Rio et au Brésil. Cependant, devant une situation aussi rocambolesque, il convient de se demander si la FIFA ne devrait pas prévoir des mesures spéciales pour protéger un tel monument. En fait, ne vaudrait-il carrément pas la peine d’explorer la possibilité d’établir une liste du patrimoine mondial du football, un peu comme le fait l’UNESCO avec divers sites culturels et naturels? Car au fond, l’objectif serait le même : éviter que des intérêts privés viennent altérer ou carrément détruire des sites d’une valeur inestimable. Après tout, on a déjà perdu le stade de Wembley, qualifié de « temple du football » par nul autre que le grand Pelé, disparu sous le pic des démolisseurs et remplacé par une enceinte moderne sans âme…

Eric Chenoix
@EricVking
@capitainesoccer