L’été 1982

Il n’y a pas de madeleines dans mon histoire. Je ne pense pas, du moins ; il y a de grands bouts qui sont flous. Mais même si le temps a effacé bien des détails, il y a plusieurs images et sensations de l’été 1982 qui restent fortes.

Parce que l’été 1982, ç’a été la fin d’une époque pour moi, puisque je venais de terminer l’école secondaire. Et ç’a été le début d’une nouvelle ère… pour moi, mais aussi pour des milliers de partisans de soccer québécois, en qui la passion pour le foot, dormante jusque-là, allait être réveillée et révélée par la Coupe du monde tenue en Espagne.

L’été 1982, ce sont les images et les sensations du parc Belmont, où j’ai travaillé aux comptoirs alimentaires; images et sensations qui s’entremêlaient avec la description des matchs du Mundial espagnol, qu’on entendait au loin lors des soirées tranquilles de début de semaine, provenant de la petite télé qui était allumée dans le casse-croûte situé à l’avant du parc de Cartierville. Les innombrables ‘snowcones’ vendus, les après-midis chauds et humides passés à déverser du sirop de fraise dans des gobelets en carton remplis de glace concassée, attirant une multitude de guêpes au passage; les manèges et les lumières qui tournent dans la pénombre une fois le soleil couché… Et quand ce n’étaient pas les matchs de foot, c’était la radio qui se faisait entendre à travers la foule clairsemée, notamment ‘Body Language’ et ‘Under Pressure’, les tubes du nouvel album de Queen.

L’été 1982, c’était la fin d’une époque, donc. Le parc Belmont allait fermer un an plus tard et la bonne femme qui rit allait être remisée quelque part… Le collège Beaubois, pour garçons seulement, était désormais chose du passé pour moi, j’allais découvrir les filles au cégep St-Laurent à l’automne, sans compter que le temps était venu de songer sérieusement à bâtir ma vie d’adulte sur le plan professionnel.

L’été 1982, c’était aussi le début d’une nouvelle ère parce que la Coupe du monde en Espagne a été la première à être diffusée à la télé conventionnelle au Québec. Avant, m’a-t-on raconté des années plus tard, c’était une affaire plus confidentielle, du moins à Montréal, alors qu’on se contentait de diffuser des matchs-clés en circuit fermé, sur écran géant dans un petit amphithéâtre – à l’aréna Maurice-Richard ou au Centre Pierre-Charbonneau, genre. Mais là, les matchs étaient à Radio-Canada, il y en avait tous les jours, et nous étions toute une gang de gens à découvrir du jour au lendemain le foot de calibre mondial…

Ah, la Squadra !

La Coupe du mode de 1982, c’est là que j’ai découvert que le foot était une activité communautaire et culturelle au même titre que les séries de la Coupe Stanley au hockey. En mieux, même. Me semble que je me souviens du chialage des italophones d’ici, qui déploraient le manque de panache de leur sélection en début de tournoi (trois matchs nuls lors de la première phase), qu’un peu tout le monde disait que c’était déjà foutu pour la Squadra Azzurra…

Puis, l’Italie a pris du tonus. Elle a tracé la voie pour les éventuels champions des Coupes du monde qui ont suivi, et aussi des Euros, en montrant que gagner un tournoi n’est pas tant une affaire de constance que de crescendo.

Au fur et à mesure que la Squadra se transformait progressivement de David en Goliath et que Paolo Rossi forgeait sa légende en marquant sa série de buts-clés en route vers le Soulier d’or du tournoi, je me souviens des démonstrations publiques de joie affichées dans la rue par les italophones d’ici. Là, aussi, qui allaient en crescendo au fil des matchs. Je me souviens aussi des médias qui ont réagi à ça comme s’ils découvraient soudainement que des Papous vivaient sur la rue d’à côté, alors qu’ils ont eu peine à cacher leur étonnement derrière un voile d’objectivité lorsqu’ils se sont mis à couvrir les épanchements festifs de citoyens d’ici, pourtant montréalais depuis plusieurs décennies déjà. Ou peut-être était-ce moi qui découvrait tout ça avec des yeux d’ethnologue un peu naïf, ayant grandi en banlieue.

Fini le temps des Papous

Depuis le Mundial de 1982, la vie a souvent fait en sorte que j’ai suivi les Coupes du monde suivantes, et les Euros aussi, du coin de l’œil. Parce qu’à deux, trois, quatre matchs par jour, faut être fou pour tout regarder! Et aussi, pendant les 12 années où j’ai été rédacteur en chef au magazine Québec Soccer, il y avait des gens hyper compétents pour suivre et commenter le foot international, comme Jacques Gagnon, Georges Schwartz et Jean Gounelle. Ce qui fait en sorte, je l’avoue à ma grande honte, je n’ai pas suivi les matchs avec autant d’attention qu’ils le méritaient, les mettant en sourdine pendant que je faisais autre chose, devenant plutôt au fil des ans un spécialiste de la scène locale – Supra, Impact, sélections canadiennes…

Mais c’est avec intérêt et fascination que j’ai suivi le phénomène social qu’est devenu la Coupe du monde au Québec. Que j’ai observé le fait que désormais, c’est tout le monde, et pas juste les italophones, qui se mettent derrière le volant, klaxonnent et font flotter le drapeau de leur pays d’origine (ou préféré) après une victoire. Que désormais, ce ne sont pas juste les matchs de Coupe du monde qui font l’objet de regroupements dans les bars sportifs, mais aussi ceux de l’Euro, même les matchs de routine de la Ligue des champions… et même de l’Impact!

Et c’est avec joie et fierté que je constate que désormais, les gens qui affichent publiquement leur passion et leur folie du foot ne sont plus considérés avec la même bienveillance paternaliste… qu’au temps des ‘Papous’. Ou, du moins, le nombre d’ethnologues naïfs a-t-il considérablement diminué.

Marc Tougas
@TougasMarc