La fois où le Canada a affronté Platini

Jouer en Coupe du monde, le Montréalais d’origine Tino Lettieri en rêvait. Rêve qu’il a vécu en 1986, deux ans après avoir pris part au tournoi de football des Jeux olympiques de 1984 à Los Angeles. Trois décennies plus tard, tout ça n’est plus qu’un lointain souvenir… comme si ça n’avait été qu’un rêve, justement.

« Quand tu es un athlète, tu espères participer un jour aux JO, à la Coupe du monde et, une fois rendu, tu es tellement impliqué dans le travail qu’il y a à faire quotidiennement que tu n’en réalises pas toute l’ampleur », déclare Lettieri, qui a joué au poste de gardien de but dans l’ancienne NASL de 1977 à 1984, au Minnesota et à Vancouver, et qui a été le gardien de but titulaire du Canada de 1980 à 1986. « Maintenant, quand je regarde la Coupe du monde à la télé, je me dis wow, quel événement spécial j’ai vécu. Ce n’est pas facile de s’y rendre, comme nous (les Canadiens) le réalisons tous maintenant. »

En effet, comme on se le fait rappeler à chaque fois que la sélection canadienne masculine dispute les qualifications pour la Coupe du monde, le Canada n’a participé qu’à une seule phase finale de la Coupe du monde, en 1986.

C’était il y a une éternité, mais Lettieri s’en rappelle bien. Celui qui a affiché la meilleure moyenne de buts alloués par match dans la NASL en 1982 et 1983 a vu la France et Michel Platini de près, puis il a affronté la formidable formation de l’URSS ainsi que la Hongrie, pays qui imposait encore le respect après avoir été une puissance dans les années 1950 et 1960.

« Il s’agissait de trois équipes qui étaient connues à l’échelle mondiale et voici le Canada qui essayait de leur tenir tête. Nous avons tenu notre bout, sans jamais se faire sortir du terrain », dit Lettieri à propos des trois matchs que le Canada a disputés au premier tour du Mundial mexicain, des revers de 1-0 contre les Français, puis de 2-0 contre les Hongrois et les Soviétiques.

« Je me souviens que les Russes travaillaient très fort et n’arrêtaient pas d’attaquer… Mais contre la Hongrie, nous avions eu une chance (de l’emporter). Contre la France aussi. Nous avions eu des occasions qui auraient pu nous permettre de créer l’égalité.

« Nous avions très bien joué défensivement, nous les avions forcés à nous prendre au sérieux. Mais offensivement… C’était difficile. Nous étions évidemment confrontés à de grands joueurs défensifs et à d’excellents gardiens. »

À un but de battre le Brésil
Reste que la sélection canadienne, dirigée par Tony Waiters et composée d’un nombre important de joueurs qui s’étaient aguerris en évoluant dans l’ancienne NASL, dont Bob Lenarduzzi et Dale Mitchell, alignait des joueurs de talent, souligne Lettieri. À l’époque, le Canada était en mesure de rivaliser avec le Mexique et avait souvent le dessus sur les États-Unis, fait-il remarquer.

Deux ans avant la Coupe du monde de 1986, les joueurs canadiens avaient fait le plein de confiance aux JO, alors qu’ils s’étaient rendus jusqu’en quarts de finale du tournoi, s’inclinant alors de justesse face au Brésil, (1-1, 3-2 t.a.b).

« Nous aurions dû gagner ce match parce que nous avions marqué un but qui a été refusé par le juge de touche, alors que tout le monde savait qu’il était valide, raconte Lettieri. Je me souviens qu’au moment où on ramenait le ballon pour le coup d’envoi (après le but), le juge de touche avait décidé qu’il n’y avait pas eu but. Ç’avait été une décision prise à retardement et nous étions incrédules. Les Brésiliens aussi – certains d’entre eux me l’avaient dit après le match. Nous croyions avoir marqué, que nous étions sur le point de battre une puissance mondiale…

« C’était d’autant plus décevant qu’au match suivant, en ronde des médailles, nous aurions affronté l’Italie, une équipe que j’avais toujours rêvé d’affronter », note Lettieri, qui est né à Bari, puis a grandi à Montréal avant d’aller s’installer au Minnesota.

Saint-Jean et… Saint-Jean
Lettieri et ses coéquipiers se sont ensuite qualifiés pour la phase finale du Mundial de 1986 par la grande porte, notamment en battant le Honduras deux fois au dernier tour des qualifications de la CONCACAF. À l’aller là-bas, puis en sol canadien.

Le gain au Honduras était un exploit en soi – ce n’est pas d’hier que les partisans honduriens se font un malin plaisir d’intimider les équipes visiteuses – mais le match retour, disputé au Canada, vaut tout autant la peine d’être raconté, alors qu’il a été disputé dans un petit stade, sur terrain humide et par une température plus fraîche que la normale en septembre 1985 à Saint-Jean, Terre-Neuve.

« C’était stratégique, dit Lettieri de la décision de jouer loin des grands centres canadiens. Quand nous allions jouer au Honduras, ils nous faisaient toujours jouer à 13 h, à 14 h, quand le soleil tape fort. Eux, ils en avaient l’habitude, mais pas nous. Cette fois, c’était à notre tour de les forcer à jouer dans notre environnement, alors que nous avions l’habitude du froid. »

On peut par ailleurs imaginer que le trajet du Honduras jusqu’à l’extrémité Est du Canada n’a pas été une sinécure. D’ailleurs, seulement une poignée des partisans de l’équipe visiteuse a pu assister au match, alors que plusieurs autobus transportant des fans honduriens ont plutôt abouti à Saint-Jean… au Nouveau-Brunswick.

Malgré tous les événements de prestige qu’il a à son c.v., ce sont des choses bien plus essentielles que Lettieri chérit aujourd’hui.

« Ce qui me reste, c’est l’esprit de camaraderie, les gens avec qui j’ai tissé des liens d’amitié, toutes les cultures que j’ai pu connaître en voyageant », souligne celui qui est maintenant fournisseur dans le domaine de l’alimentation et qui prévoit faire des saucettes à Montréal dans un avenir rapproché, notamment pour voir jouer son fils Vinni au Centre Bell, ce dernier ayant récemment signé un premier contrat professionnel avec les Rangers de New York de la LNH.

Marc Tougas
@TougasMarc