Une meilleure joueuse au monde… anonyme

J’attends en faisant les cent pas. Puis, la voilà qui apparaît. Dans le long corridor du Complexe sportif Claude-Robillard qui relie les vestiaires au terrain de foot, il n’y a personne. Sauf elle. Et moi. Elle, la meilleure footballeuse au monde du moment. Et moi, rédacteur en chef d’un modeste mensuel, Québec Soccer.

« Mia? Tu aurais cinq minutes pour une entrevue? »

Mia, c’est Mia Hamm, au moment où se déroule le Championnat féminin de la CONCACAF à Montréal en 1994. À 23 ans, elle déjà considérée comme le visage de la sélection américaine, équipe couronnée championne de la première Coupe du monde féminine de l’histoire trois ans plus tôt.

Elle accepte sans chichi. À l’époque, c’était pas plus compliqué que ça. Et ce, même si on est la meilleure footballeuse au monde. À l’époque, même quand on avait ce statut, ô paradoxe, on l’était souvent dans l’anonymat. Comme à cet instant précis, en marge d’un entraînement dans l’énorme, long, vide et caverneux corridor du CCR.

« Je l’ai affrontée pendant plusieurs années (en équipe nationale) et aussi quand je jouais à North Carolina State, pendant qu’elle jouait à University of North Carolina », indique Luce Mongrain qui, en tant que défenseur, s’est souvent mesurée à Hamm au fil de ses 30 sélections avec le Canada de 1987 à 1995, notamment à Montréal à l’occasion de ce Championnat de la CONCACAF.

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Mongrain (16) tente de freiner Mia Hamm (collection personnelle de Luce Mongrain)

« Les débuts du soccer féminin ont été marqués par Mia Hamm. Il y avait aussi Michelle Akers, mais Hamm ressortait en raison de sa personnalité très humble et généreuse, souligne Mongrain. Même si elle était une des plus jeunes joueuses de l’équipe américaine, elle avait compris l’impact qu’elle pouvait avoir.

« Mia Hamm, c’est la première femme (au soccer) qui a fait des publicités, avec Michael Jordan pour Gatorade notamment. C’est elle qui a ouvert les portes sur le plan sportif, mais aussi sur les plans autres que sportifs. C’était une fille très respectueuse même si elle avait beaucoup de succès. Akers, c’était un autre type de joueuse, une autre personnalité. Elle était très imposante physiquement, plus solitaire. »

Hamm avait le look ‘girl next door’ qui militait en sa faveur. Ce qui ne l’empêchait pas d’être dans une catégorie à part sur le terrain pour ainsi former, en tant qu’ailier, un duo offensif imparable avec Akers, avant-centre.

« (Hamm) était extrêmement rapide, aussi rapide ballon au pied que sans le ballon, affirme Mongrain. À un contre un, elle était dévastatrice. Akers, elle, si tu la laissais tourner, le tir qu’elle décochait, c’était un but dans 90 pour cent des cas. Elle était très puissante, très précise. »

Avant Sinclair… Hooper
La sélection canadienne comptait elle aussi une joueuse dominante, une des meilleures du monde à l’époque, en Charmaine Hooper.

« Lors des 15 premières années de l’équipe canadienne (créée en 1986), le nom qui ressort c’est Charmaine Hooper, note Mongrain. Charmaine avait des qualités athlétiques incroyables, elle prenait soin d’elle… Elle s’entraînait en jouant contre des hommes. Elle se disait que pour être meilleure, il fallait qu’elle soit aussi bonne que les hommes.

« Quand Charmaine mettait des six crampons et partait en sprint, la tourbe levait, affirme Mongrain. Elle avait toujours plusieurs adversaires sur elle, mais elle était tellement forte physiquement… C’est arrivé souvent qu’elle se retrouve en duel avec deux opposantes, que les deux tombent et que Charmaine reparte avec le ballon. »

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Match préparatoire contre l’Allemagne avant le tournoi (collection personnelle de Luce Mongrain)

Avec Hooper comme fer de lance, le Canada avait le dessus sur pas mal toutes les autres équipes de la CONCACAF, mais les États-Unis restaient dans une catégorie à part. Les résultats du Championnat de la CONCACAF de 1994 l’ont bien illustré, d’ailleurs, alors que les Canadiennes ont dominé la Jamaïque, le Mexique ainsi que Trinité-et-Tobago 18 buts à zéro au total en tournoi rotation, pour ensuite se retrouver contre les Américaines en finale… ces dernières s’imposant 6-0. Le Canada avait accédé au Mondial féminin de 1995, en Suède, en tant que deuxième équipe qualifiée de la CONCACAF.

« Les Américaines étaient tellement dominantes », dit Mongrain de l’époque où seules la Chine et la Norvège pouvaient donner du fil à retordre aux États-Unis. « Pendant mes huit années avec la sélection canadienne, on n’a jamais gagné contre les Américaines. Il y a eu un match amical (en août 1993 à Long Island) où on avait perdu 1-0 contre elles, on était folles de joie parce qu’on était venues si proche. »

Loin du Mondial de 2015
Malgré le haut niveau de jeu qui était à l’honneur, le Championnat de la CONCACAF disputé à Montréal a été une affaire relativement confidentielle. Les matchs du Canada lors du tournoi rotation ont attiré de 1 200 à 1 800 spectateurs et la finale, 2 610. La couverture médiatique s’est résumée à des articles ici et là dans les quotidiens, ainsi qu’à un topo ou deux lors des bulletins de sport à la télé. Ce qui faisait contraste avec le tournoi de la CONCACAF disputé quatre ans plus tôt, quand les Canadiennes avaient joué devant 20 000 spectateurs en sol haïtien. Et ce qui n’avait rien à voir avec ce qu’on allait constater 20 ans plus tard, à l’occasion des matchs montréalais de la Coupe du monde féminine de 2015, disputés au Stade olympique. Quand même, en 1994, on sentait que les Canadiennes profitaient déjà d’un bon capital de sympathie… à plus petite échelle.

« Pour nous, c’était considéré comme une belle couverture, on ne s’attendait jamais à avoir une couverture télévisuelle, affirme Mongrain, une Trifluvienne. On était habituées au fait que seulement nos proches étaient au courant de ce qu’on faisait. Il y avait quand même eu deux ou trois autobus de gens de Trois-Rivières qui étaient venus me voir. Marie-Ève (Nault, une Trifluvienne qui a joué pour la sélection canadienne plus tard) me dit souvent qu’elle était là, que je lui avais signé un autographe, que ça l’avait inspirée à persévérer dans le soccer… »

Ça n’avait pas été si anonyme que ça, finalement.

Marc Tougas
@TougasMarc