D’une ligue canadienne à l’autre

Les ligues canadiennes de soccer se suivent et ne se ressemblent pas. La plus récente mouture, la Canadian Premier League, vient de recevoir l’aval de l’Association canadienne de soccer un quart de siècle après la mort du dernier circuit professionnel véritablement pan-canadien, la Ligue canadienne de soccer (1987-92).

Pino Asaro a vu l’agonie de la LCS et du FC Supra de Montréal de l’intérieur en 1992, tout comme il a joué un rôle actif dans la renaissance du soccer professionnel montréalais, incarnée par la création de l’Impact à l’hiver 1992-1993. Il connaît fort bien les raisons pour lesquelles un championnat national canadien n’était plus viable à l’époque, et pourquoi se greffer à un circuit mêlant équipes canadiennes et américaines était la seule solution envisageable.

Un d.g. pour sauver les meubles
L’histoire dira que le FC Supra a disputé sa dernière saison en 1992. Mais la fin a failli venir dès 1991.

Frank Aliaga, un homme d’affaires d’origine espagnole installé en Floride, mais ayant des attaches au Canada, s’est amené en 1990 pour permettre à Montréal de rester dans la LCS. Il avait alors été vu comme un sauveur puisque l’année précédente, les joueurs du Supra avaient disputé la saison sans recevoir de salaire.

Mais l’aventure a vite fait place à la réalité, alors que la gestion plutôt folklorique du club s’est manifestée de plusieurs façons. Il y a notamment eu l’histoire d’une paye versée en coupons d’essence en fin de saison, sur laquelle on reviendra un jour, mais il y a surtout celle où Frank Aliaga fils, un jeune joueur de calibre moyen, faisait partie du onze partant sur une base régulière, amenant certains joueurs montréalais à affirmer en privé qu’à toutes fins utiles, le FC Supra jouait « tout le temps à 10 contre 11 ».

Après la saison 1991, les commanditaires principaux – Ultramar, Molson O’Keefe et Saputo –, ayant pris conscience du fait que le club manquait de rigueur dans sa façon de faire en dehors du terrain, ont indiqué qu’ils n’étaient plus intéressés à revenir. Aliaga, un homme d’affaires bien nanti, mais dont les poches n’étaient pas sans fond, a demandé à Asaro, qui avait notamment géré le Cosmos de LaSalle dans la LNSQ semi-professionnelle à la fin des années 1980, de venir sauver les meubles dans le rôle de directeur général. Ce boulot incombait jusque-là à l’entraîneur-chef, sans qu’il en fasse sa priorité.

« M. Aliaga a compris que ça prenait quelqu’un avec une certaine crédibilité pour donner une chance au FC Supra de poursuivre ses activités, a indiqué Asaro. Quand on s’est rencontré, j’ai voulu avoir l’assurance que les joueurs allaient être payés et traités comme des professionnels, à l’image de ce qu’on faisait dans le reste de la ligue.

« Et avant d’accepter le poste, j’ai voulu avoir l’assurance des commanditaires qu’ils restaient avec l’équipe. Je me souviens très bien que le soir du gala de la Fédération québécoise, à l’automne, quelques heures après avoir été nommé d.g., j’avais été reçu au gala en compagnie des commanditaires du FC Supra et j’avais appris que c’est ma nomination qui les avait incités à rester avec l’équipe », a ajouté Asaro, qui a par ailleurs négocié l’arrivée d’un nouveau commanditaire, Bell Interurbain.

Une ligue tout aussi mal en point

Le FC Supra a donc été sauvé, mais la LCS n’allait pas bien mieux. Avant la saison 1992, le commissaire Dale Barnes avait quitté et la direction de la ligue avait été prise en charge par le président, qu’on avait nouvellement élu : Frank Aliaga.

Durant la saison, une nouvelle qui n’a été rendue publique qu’à l’automne a fait le tour des équipes à l’interne : les 86ers de Vancouver allaient quitter la LCS afin de se joindre à l’American Professional Soccer League. Ç’a sonné le glas du circuit canadien, dont la plupart des équipes étaient financièrement fragiles.

« À l’époque, Vancouver avait neuf joueurs sur le onze partant de l’équipe nationale du Canada, a noté Asaro. Ils cherchaient le calibre de jeu le plus élevé possible et c’est ce que l’APSL offrait. »

En 1992, le soccer professionnel nord-américain n’était pas aussi dynamique qu’à l’heure actuelle. La MLS n’existait pas encore. L’ancienne NASL de l’époque de Pelé avait disparu en 1984 et tout semblait à (re)construire. Les clubs ne pouvaient se permettre de prendre de trop grandes bouchées, comme par exemple jouer dans un circuit nord-américain tout en ayant une deuxième équipe dans une ligue canadienne, comme les Whitecaps, le Toronto FC et l’Impact pourraient l’envisager lorsque la nouvelle CPL lancera ses activités.

Il fallait choisir ses batailles à l’époque. Les 86ers, une organisation de qualité, avaient d’abord pensé à leurs besoins immédiats. Et tant pis pour la LCS. Qui était chambranlante de toute manière, a rappelé Asaro.

« Plusieurs équipes jouaient dans des stades qui n’étaient pas de calibre professionnel. On avait parfois l’impression d’être dans un parc pour équipes inter-cité, a indiqué Asaro. C’était difficile de projeter l’image d’une ligue vraiment professionnelle et donc d’attirer de bonnes foules, ce qui aurait permis d’encaisser des revenus supplémentaires et d’avoir les fonds nécessaires pour aller chercher des joueurs de plus haut niveau. »

Fin 1992, des équipes comme les Rockets de North York, les Lasers de London et le Fury de Winnipeg, incapables de garder le pas financièrement avec Vancouver, ont fermé les portes. Tout comme la ligue. Toronto et Montréal ont également rejoint l’APSL, mais à la suite d’un processus qui n’avait rien de linéaire.

Et naquit l’Impact
À Montréal, il est vite devenu clair qu’Aliaga n’était pas en mesure de poursuivre l’aventure.

« M. Aliaga m’a demandé de m’informer sur la possibilité que le FC Supra se joigne à l’APSL. J’ai préparé un plan d’affaire mettant de l’avant le brillant avenir du soccer au Québec et le fait qu’on y retrouvait un grand bassin de joueurs de haut niveau, a indiqué Asaro. Mais quand j’ai présenté à M. Aliaga les exigences pour se joindre à l’APSL, il a tout de suite répondu qu’il n’en avait pas les moyens. J’en ai informé le commissaire de l’APSL Bill Sage, qui m’a rappelé en me disant, ‘Tu as préparé un bon plan d’affaire, pourquoi tu ne chercherais pas des investisseurs qui pourraient être intéressés à financer une concession ? Je crois beaucoup à Montréal en tant que marché de soccer’.

« Le premier que j’ai appelé, c’est Joey (Saputo). »

Une rencontre avec Joey Saputo a mené à une présentation devant Lino Saputo père, qui n’avait pas encore remis la direction du Groupe Saputo à son fils Lino.

« Sans trop me vanter, j’ose dire que j’ai alors fait le ‘sales pitch’ de ma vie ! », a lancé Asaro, qui a ensuite assisté Camillo Lisio, bras droit du M. Saputo, dans sa recherche d’informations.

Une rencontre avec M. Saputo, ses deux fils et Lisio a suivi.

« À la fin, M. Lino m’a serré la main et il m’a dit, ‘Je ne te donne pas la réponse ce soir, par respect pour la famille’ – dans le temps, le Groupe Saputo n’était pas encore une société publique, donc plusieurs membres de la famille Saputo faisaient partie du conseil d’administration –, ‘mais ça regarde très bien’. Une réunion avec le reste de la famille avait déjà été prévue le lendemain matin et à 10h, Joey m’appelait pour me dire que c’était fait. »

C’est ainsi que naquit l’Impact.

Asaro, qui allait ensuite faire un petit bout de chemin en tant que d.g. de l’Impact, a les émotions encore à fleur de peau quand il repense au rôle qu’il a joué dans la relance du soccer professionnel montréalais.

« J’en ai encore des frissons », dit-il.

Marc Tougas
@TougasMarc