Le petit stade qui a résisté au grand déluge

Le déluge du 14 juillet 1987 a eu un impact important sur la vie des gens à Montréal dans tous les domaines, y compris le soccer. Ceux et celles qui ont suivi la Coupe du monde U-16 tenue en sol canadien cette année-là s’en souviennent bien.

Les 100 mm de pluie tombés en deux heures sur la métropole québécoise ont chambardé la routine des automobilistes lors du retour à la maison, en plus d’inonder 50 000 sous-sols et de donner lieu à 43 000 appels au 911 cette journée-là. L’inondation de l’autoroute Décarie a sans doute été la manifestation la plus spectaculaire des précipitations dignes de l’Ancien testament qui ont causé la mort de deux personnes et 220 M$ en dommages matériaux, mais celle du terrain de foot du Complexe sportif Claude-Robillard se trouve en haut de classement elle aussi.

L’image du terrain en gazon naturel disparu sous un véritable lac reste indélébile dans la mémoire de Francis Millien, le directeur général du comité organisateur local du Mondial U-16 de 1987.

« Il y a une photo de moi, elle est sûrement dans les archives de la FIFA, où je suis sur le terrain et j’ai de l’eau jusqu’aux genoux, les pantalons remontés », raconte Millien, qui a ensuite été président du comité organisateur montréalais pour la Coupe du monde U-20 masculine en 2007, puis directeur général à Montréal pour la Coupe du monde U-20 féminine en 2014 et la Coupe du monde senior féminine en 2015, les matchs étant alors disputés (au sec!) au Stade olympique.

« La photo a été prise une heure ou deux après l’orage parce que pendant l’orage, il n’y a personne qui serait rentré sur le terrain. Il y avait un mètre d’eau. »

Privé de dessert
Le volet montréalais du Mondial U-16 avait été lancé deux jours plus tôt avec la tenue d’un premier programme double, au cours duquel le Brésil et la France ont fait match nul 0-0 et l’Australie a vaincu l’Arabie Saoudite 1-0. Un deuxième programme double était prévu en cette soirée du 14 juillet. Ces rencontres ont finalement pu être disputées le lendemain sans anicroche, non sans semer l’inquiétude chez les dirigeants de la FIFA, comme l’explique Millien.

« Nous étions le midi (du 14 juillet), à l’occasion d’un repas dans le bas de la ville en compagnie notamment des membres du comité organisateur et de Joao Havelange, le président de la FIFA à l’époque, se rappelle Millien. On a vu l’orage qui s’est mis à tomber d’un seul coup. »

Même s’il n’avait aucune idée du déluge à venir, Millien a vite réalisé qu’il y avait là une situation à gérer.

« On n’était pas encore rendu au dessert quand j’ai pris la voiture et je me suis dirigé vers Claude-Robillard, raconte-t-il. J’ai failli rester bloqué en bas de l’avenue Christophe-Colomb, en-dessous du tunnel. Il y avait de l’eau jusqu’en haut des roues mais le moteur a tenu le coup.

« Rendu à Claude-Robillard, j’ai pu constater que l’eau commençait à inonder le terrain et à aller vers les piscines, continue Millien. Puis, une fois l’orage terminé, tout le monde est arrivé. Quand il a vu le terrain, le président de la FIFA a lancé : ‘Qu’est-ce qu’on fait?’ On était dans les gradins et c’est à peine si l’eau avait commencé à se retirer. »

Pour ajouter l’insulte à la catastrophe, le système d’arrosage s’était mis en marche.

« Le système électrique se trouvait à l’époque dans les ‘manholes’ (trous d’égout) et ceux-ci étaient remplis d’eau jusqu’en haut. Il y a eu un court-circuit et le système d’arrosage s’est mis en marche. Ça faisait des bulles et des jets d’eau », lance Millien.

« Le président de la FIFA a lancé ‘faites couper ça!’ On lui a répondu que c’était impossible, il n’y a pas un col bleu qui descendrait là-dedans, c’était bien trop dangereux. ‘Oui, mais on va avoir l’air ridicule’, a-t-il dit, et je lui ai répondu: ‘Préférez-vous avoir l’air ridicule ou être mort?’ »

Havelange a alors laissé tomber, mais exigé que le comité organisateur montréalais loue un autre terrain en vue du programme remis au lendemain. Millien lui a répondu que ce n’était pas nécessaire, en raison d’un système d’irrigation qui avait récemment été installé sous le gazon et qui permettrait un drainage efficace.

« Je lui ai dit, vous allez voir, demain tout va être correct », raconte Millien.

Havelange lui a quand même fait promettre qu’il allait louer un terrain de rechange. Ce que Millien a fait… en principe.

« On a téléphoné à André-Grasset à côté, même si on savait que ce n’était pas ça qu’il fallait », raconte celui qui est encore impliqué dans le monde du soccer québécois de nos jours, en tant que président de l’ARS Montréal-Concordia. « Ç’a pris une demi-journée pour que l’eau s’écoule. Le lendemain, le terrain était revenu en condition exceptionnelle – et, évidemment, l’arrosage n’avait plus à être fait! –, et (Havelange) n’en revenait pas du miracle qu’on avait créé dans la nuit pour réussir à tout remettre en place. »

Pas la bonne cassette

Millien a failli vivre une autre catastrophe en quarts de finale du tournoi. Le Nigéria s’amenait en ville pour affronter l’Australie.

« Après avoir reçu la cassette de l’hymne national (du Nigéria) de l’Association canadienne, une fois garé à Claude-Robillard, je l’ai fait jouer dans ma voiture pour m’assurer que ça fonctionnait bien, explique-t-il. Un journaliste qui passait par là m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai dit que je vérifiais les hymnes nationaux.

« ‘Excusez-moi, mais ce n’est plus le bon hymne national, c’est celui d’avant le nouveau président. Si les gens entendent ça, ils vont quitter et ne pas jouer le match’, m’a dit le journaliste », continue de raconter Millien… qui a aussitôt appelé à l’hôtel de ville de Montréal pour faire livrer un hymne national à jour.

Et éviter un incident diplomatique!

Marc Tougas
@TougasMarc