Le vrai matou

Il s’appelait Fernand. Je m’en rappelle, parce qu’il avait quelque chose comme neuf ou dix ans. Et un garçon de neuf ou dix ans qui s’appelle Fernand, eh bien… C’est quelque chose dont on se rappelle. Parce qu’on ne voit pas ça souvent.

Parce qu’on n’était pas dans les années 1930, quand même. On était en 1986, j’avais commencé à travailler comme attaché de presse pour la Ligue nationale de soccer du Québec, ligue semi-professionnelle qui venait d’être lancée.

Les bureaux se trouvaient sur la rue Saint-Laurent à Montréal, en plein cœur de la Petite Italie puisque c’était à l’intersection de la rue Dante, ou presque. Ce qui veut dire que la Trattoria Dai Baffoni, disparue depuis, était de l’autre côté de la rue. Il y avait le Caffè Italia à quelques pas. La boutique Evangelista Sports, elle, se trouvait une rue plus à l’Est, dans un tout petit local de la rue St-Dominique, et n’avait pas encore déménagé sur Saint-Laurent.

Au rez-de-chaussée, sous nos bureaux qui se trouvaient à l’étage, il y avait un kiosque à magazines où Jacques Gagnon, mon « supérieur » puisqu’il était directeur des communications à la LNSQ, allait acheter France Football et où Pascal Cifarelli, le président de la ligue, se procurait la Gazzetta dello Sport.

Ces deux-là, ainsi que les autres membres du comité exécutif de la LNSQ, s’occupaient de la ligue à temps partiel, en tant que bénévoles, et avaient pour la plupart une « vraie job » ailleurs. Si bien que dans le relativement vaste bureau de la ligue, nous étions seulement deux à y travailler le jour : Ernst Santelli, qui avait succédé à Roger Perreault comme commissaire (mot pompeux qui signifiait, dans les faits, homme-à-tout-faire-chargé-de-régler-les-problèmes-et-d’écouter-les-doléances-des-équipes), et moi, qui en plus d’être attaché de presse chargé d’écrire les communiqués et de les distribuer, servait d’adjoint administratif – ce qu’on appelait encore secrétaire-réceptionniste à l’époque.

Quand j’allais faire des photocopies dans le couloir à l’arrière – ce qui prenait un certain temps puisqu’il s’agissait d’une petite machine qui produisait environ 15 copies à la minute –, je pouvais voir la ruelle et les balcons arrières des bâtiments voisins de la rue Clark, avec les escaliers extérieurs en fer forgé si typiques de Montréal. C’était une scène qui évoquait les romans de Michel Tremblay.

L’été, par temps de grandes chaleurs, la porte arrière restait ouverte, question de laisser entrer les courants d’air frais. Et c’est par là que Fernand entrait pour venir nous voir, Ernst et moi, et nous piquer une jasette en fin d’après-midi.

Pour vous faire une image mentale de Fernand, imaginez Guillaume Lemay-Thivierge dans le rôle du Matou au cinéma. Fernand, c’était le matou. Même coupe de cheveux, d’ailleurs. Et même esprit espiègle.

Fernand venait nous voir et il passait du temps à dire toutes sortes d’affaires que les enfants de neuf ou dix ans racontent. Il repartait après quelques minutes. Jamais je ne cherchais à le chasser, et rarement l’ai-je ignoré en prétextant que j’étais trop occupé. Quand j’étais adolescent, j’aimais bien passer du temps avec mes plus jeunes cousins lors des réunions familiales. Je me rappelle d’une fois où ils étaient peut-être une dizaine de cousins et cousines littéralement accrochés à moi tellement nous avions eu du plaisir ensemble. Je n’étais pas du genre à croire que les enfants sont une perte de temps, encore moins une nuisance.

Au fil du temps, à force d’écouter ce que Fernand avait à dire, j’ai compris que Fernand, c’était l’envers du décor, de la même façon que les balcons dans la ruelle étaient l’envers du décor par rapport aux commerces kitsch-qui-allaient-devenir-hipsters-une-décennie-ou-deux-plus-tard de la rue Saint-Laurent.

Mes parents avaient grandi dans des milieux modestes, mais ils m’avaient permis de vivre une vie de classe moyenne. Fernand, lui, n’était pas de la classe moyenne. Même s’il était toujours jovial et de bonne humeur quand il venait nous voir, on pouvait comprendre, par ce qu’il racontait et surtout par ses vêtements défraîchis, qu’il ne l’avait pas toujours facile.

Le jour où j’ai su que Fernand m’avait adopté, c’est quand il m’a fait sentir ses doigts.

Ses doigts qu’il venait, pour le dire crûment et en bon québécois de l’époque, de mettre dans son péteu. Pour ensuite les brandir juste en-dessous de mon nez.

Bien sûr, je me suis offusqué. Je l’ai rabroué, dérangé par ce manque de… pudeur. Mais en même temps, je n’ai pas réussi à réprimer un sourire en coin. À sa façon, Fernand venait de me dire qu’il m’appréciait bien.

Et moi aussi, je l’aimais bien. Quand la LNSQ a déplacé ses bureaux ailleurs la saison suivante, dans le quartier Villeray, j’ai trouvé qu’il manquait alors un petit quelque chose dans la vie de bureau.

Il manquait Fernand. Il manquait l’envers du décor. L’envers du décor qui, dans les faits, était la vraie vie. Plus vraie, du moins, que les puériles péripéties d’une ligue de soccer semi-professionnelle.

Je n’ai pas eu de nouvelles de Fernand depuis. De nos jours, il aurait quelque chose comme 40 ans. Je ne me suis jamais posé la question avant d’écrire ce texte, mais voilà que je me demande ce qui lui est arrivé, quel genre de vie il a vécu.

J’espère qu’il va bien.

Marc Tougas
@TougasMarc