Mon ami Marcel

« Marcel! Une entrevue pour vos partisans du Québec? »

Marcel, c’est Marcel Desailly, membre de l’équipe de France à l’époque. Que j’ai interpellé de la sorte dans les catacombes du Giants Stadium à la suite d’un match entre le Brésil et les étoiles de la FIFA, disputé en marge du match des étoiles de la MLS.

Il aurait pu passer tout droit puisque nous étions en zone mixte et je ne pouvais pas aller vers lui. Mais il est venu à moi, le jeunot qui se tenait le long de la clôture au-delà des journalistes new-yorkais, sa curiosité sans doute attisée par mes quelques mots prononcés en français dans un accent qui n’avait rien à voir avec celui du Bronx.

J’avais gagné mon pari.

Mais commençons par le commencement.

À l’époque, j’étais rédacteur en chef du magazine Québec Soccer. Nous étions en 1996 et la Major League Soccer venait de voir le jour. Oui, il y avait l’Impact et tant mieux pour nous, mais voilà que le niveau venait de monter d’une coche chez nos voisins.

Quand j’ai appris que le match des étoiles de la MLS avait lieu au Giants Stadium, je me suis dit que l’occasion était belle pour un petit voyage. L’éditeur Pascal Cifarelli, qui m’avait souvent raconté avoir assisté à des matchs du Soccer Bowl de l’ancienne NASL avec le photographe Bernard Brault, n’a pas été difficile à convaincre.

C’était réglé : le photographe Mathieu Gibeault et moi allions au New Jersey pour le match du 14 juillet. Un dimanche.

Coup d’oeil au calendrier de la MLS : DC United disputait un match à domicile le vendredi précédent. Le plan est devenu : on prend la voiture, on loue une chambre près du Giants Stadium, on file à Washington regarder le match et on revient coucher au New Jersey. On part à l’aventure!

Et aventure il y a eu, pas juste footballistique à part ça. Après avoir craint un pépin mécanique qui s’est avéré une fausse alerte et trouvé une chambre seulement après avoir longuement tourné en rond dans des quartiers évoquant le générique d’ouverture de la télésérie The Sopranos, nous avons pu enfin souffler une fois arrivé au RFK Stadium, vétuste mais mythique stade qui avait hébergé les Diplomats de Johan Cruyff dans les années 1980. Ce soir-là, le bâtiment était loin d’être plein mais la foule, fébrile, faisait vibrer le ciment sous mes pieds à chaque fois que le DC United lançait une attaque, faisant renaître en moi de lointains (et doux) souvenirs du Manic.

Le match s’est terminé sous la pluie battante, vestige de l’ouragan Bertha devenu tempête tropicale. J’ai retrouvé un Mathieu détrempé à la sortie, mais ce n’est qu’en prenant la route que nous avons réalisé à quoi ressemble vraiment une tempête tropicale. Est-on dans la voie de gauche ou celle de droite, est-on à cheval sur les deux? Sais pas! Pas le choix, faut s’arrêter si on veut se rendre. Il a fallu se payer une chambre à Baltimore.

Samedi matin, soleil radieux. Retour au New Jersey, un arrêt pour zieuter le Giants Stadium. Pour « sentir », surtout, le mythe du stade où a évolué le légendaire Cosmos de New York, celui des Pelé, Beckenbauer et Chinaglia. Ça ne m’a pas autant ému que le Taj Mahal et la place Rouge, que j’ai visités quelques années plus tard, mais presque.

Le jour J : 78 416 spectateurs, c’est plein. Le soleil est éclatant et partout où je regarde, les couleurs sont vives. Le sentiment que tout ce que j’ai vu depuis que je suis tombé en amour avec le soccer n’était qu’un pâle prélude à ce moment.

Derrière la ligne de but, Mathieu prend des photos, s’imprégnant du rythme des instruments de percussion qu’on entend dans les gradins. Les photographes sont nombreux, il y a si peu d’espace entre Mathieu et ses voisins qu’il doit quasiment synchroniser ses mouvements avec les leurs pour éviter que leurs lentilles s’entrechoquent. Il a prend des clichés de Bebeto, Jurgen Klinsmann, Jorge Campos et Alexi Lalas, mais remarque surtout Carlos Valderrama, encore plus charismatique en personne.

De mon côté, je consulte les alignements, en quête d’un filon. Je trouve : Marcel Desailly!

Car une anecdote de Jacques Gagnon me revient alors à l’esprit. Jean Trudelle et lui avaient jadis profité d’un voyage en France pour obtenir, au profit de Québec Soccer, une entrevue improvisée avec Michel Platini alors que celui-ci était encore joueur. La superstar française avait trouvé sympathique la visite de cousins québécois et accepté sans chichi, alors je me suis dit que j’emprunterais la même approche avec Marcel. En l’interpellant en français au beau milieu d’une mer de reporters anglophones, sans cacher mon accent. Mais en articulant clairement, quand même.

Voilà Marcel qui apparaît au loin… Aille! Il longe le mur du fond. Le corridor de la zone mixte (protégé par une clôture que les médias ne doivent pas dépasser) est si large qu’il pourrait facilement m’ignorer sans que ce soit évident.

« Marcel! Une entrevue pour vos partisans du Québec? »

Marcel m’a entendu, il tourne la tête vers moi. Je lui fais signe en souriant. Il vient à moi. Je me présente, il accepte l’entrevue, je l’ai à moi tout seul et je lui pose mes questions sur le récent Euro, qui a vu la France atteindre le carré final. Ses réponses sont-elles intéressantes? Aucune idée. Je suis à côté de mes souliers. Je vérifie mon enregistreuse 37 fois pour m’assurer que la cassette tourne bel et bien.

Merci Marcel! Il quitte. Je recommence à respirer.

Dans le numéro d’août 1996, Québec Soccer a publié les photos de Mathieu en pages centrales. Plus loin, l’entrevue avec mon ami Marcel. Qui, en fin de compte, était pas pire pantoute.

Je n’ai pas gardé tous les numéros de mes 12 années à Québec Soccer. Mais celui-là, je le conserve précieusement.

Marc Tougas
@TougasMarc