Le Manic, une histoire d’amour

L’histoire du Manic de Montréal, c’est l’histoire… d’une histoire d’amour. Et comme bien des histoires d’amour, elle n’aura duré qu’un temps. Mais elle aura laissé de doux souvenirs parce qu’elle aura été sincère.

Cette histoire d’amour, c’est celle entre les joueurs de l’équipe et les partisans. Des partisans qui, on le sait, ont rempli et animé le Stade olympique à plus d’une reprise en 1981 et 1982. Les 58 542 spectateurs du match du 2 septembre 1981 contre le Sting de Chicago ont d’ailleurs longtemps été un record pour un match de soccer professionnel à Montréal. Et deux ans de suite, le Manic a eu la deuxième meilleure moyenne d’assistance dans la LNAS, derrière la légendaire concession du Cosmos de New York, avec plus de 20 000 spectateurs par match à chaque fois.

Le courant qui passait entre les joueurs et les amateurs, on le voyait au stade, mais aussi en dehors du terrain. Parce que le Manic, propriété de la brasserie Molson (qui avait acheté la concession du Fury de Philadelphie afin d’en faire un véhicule publicitaire l’été, en opposition aux marques de bière d’O’Keefe et Labatt), entretenait cette relation en multipliant les sorties publiques des joueurs.

Les joueurs, autant les Européens que les Américains, trouvaient que c’était rafraîchissant de se retrouver dans un marché comme celui de Montréal.

« Les joueurs qui avaient connu la folie européenne, je pense qu’ils ont aimé l’anonymat (relatif) qu’ils ont eu ici, même s’il fallait qu’ils fassent des apparitions, serrent des mains et signent des autographes », explique Paul Vaillancourt, aujourd’hui vice-président chez Torchia Communications, qui était à l’époque gestionnaire des services à la presse et des événements spéciaux chez le Manic. « Ils arrivaient ici alors que le terrain était un peu vierge. Ils aimaient ça parce que pour eux, c’était différent, c’était nouveau.

« Et les Américains, ils arrivaient de Philadelphie, où le soccer n’était pas le sport le plus important. Quand ils se sont mis à jouer ici devant des foules de 20 000 personnes et plus… Voilà tout à coup qu’ils étaient des superstars. Ils aimaient cet engouement qu’ils n’avaient jamais vécu. »

Les Ultras 212 donnent le ton

L’amour entre les joueurs et les partisans s’est développé non seulement parce que les gens étaient nombreux à venir voir les matchs, mais aussi parce que les matchs à domicile sont devenus, de fil en aiguille, des happenings.

Il y avait les Ultras de la section 212 qui sonnaient la charge avec leurs tambours et instruments, qui activaient des fumigènes, qui ont même lancé de petits animaux sur le terrain à l’occasion. Ils animaient littéralement le stade, entraînant dans leur sillon le reste des spectateurs – le regretté Roger Samson, d.g. du Manic, aimait répéter que les 10 000 premiers partisans provenaient des communautés culturelles et le reste étaient des Québécois de souche qui venaient au Stade pour découvrir de quoi il en retournait. Cette atmosphère donnait le goût aux joueurs du Manic, qui formaient pourtant une équipe moyenne dans la LNAS, de mouiller leur maillot, faisant d’elle une formation souvent spectaculaire et intéressante à suivre à domicile. Les joueurs et les amateurs se sont donc nourris les uns les autres et, au fil des matchs, l’atmosphère est devenue électrique.

« Les joueurs embarquaient là-dedans eux aussi, ils étaient bien d’accord pour dire que les fans étaient les meilleurs au monde, indique Vaillancourt. Surtout avec les Ultras qui lançaient des poulets et qui mettaient de la vie! »

Et si les Ultras 212 ont embarqué à prime abord, c’est parce que le Manic était ce qui se rapprochait le plus du ‘vrai foot’, comme plusieurs l’avaient vécu durant leur enfance en Europe. Ç’a notamment été le cas de Tony Incollingo, aujourd’hui directeur des ventes chez Logica Sport, qui a été président des Ultras 212, le fan-club du Manic.

« À l’époque, les matchs (en Europe) n’étaient pas télédiffusés ici, alors le soccer était quelque chose d’inconnu pour les Québécois pure laine, et même plusieurs Québécois qui étaient fils d’immigrants, affirme Incollingo. Le Manic a réuni une mosaïque de joueurs qui venaient de différents pays dans le monde, et il y avait le fait qu’il y avait des joueurs comme Franz Beckenbauer, qui sont venus jouer dans la LNAS alors qu’ils étaient à un âge encore très compétitif. Ç’a fait en sorte que les ‘vrais’ amateurs de soccer ont embarqué. »

« Tu avais les connaisseurs, qui étaient les descendants (d’immigrants) italiens et européens, et tu avais les nouveaux amateurs, qui ne demandaient qu’à apprendre et découvrir », déclare Vaillancourt.

Seulement un au revoir

L’aventure du Manic aura beau être brève, elle aura permis d’établir des liens solides et durables entre plusieurs membres du Manic et les gens d’ici.

« Fran O’Brien était très attaché à Montréal, affirme Incollingo. Et j’étais très ami avec Gordon Hill. Mais mon grand chum, ç’a été Eddie Firmani. Il est marié à une Québécoise de Jonquière. Il a maintenant 84 ans et ça fait près deux ans qu’on ne s’est pas parlé mais avant, quand il venait à Montréal, il venait rester chez nous. J’étais aussi très proche de Radi Martinovic, qui était super gentil. Il y a eu aussi Carmine Marcantonio, qui est maintenant à Toronto, à qui je parle encore de temps en temps… »

Preuve que ce n’étaient pas des liens superficiels, plusieurs ex-membres du Manic sont revenus à Montréal après la mort du Manic. Firmani a dirigé le FC Supra et l’Impact; Robert Vosmaer a piloté le FC Supra et a auparavant joué dans la Ligue nationale de soccer du Québec semi-professionnelle, notamment pour l’AS Jean-Talon Rosemont, l’équipe d’Incollingo; Hill, lui, a été l’entraîneur de l’équipe de Halifax dans la Ligue canadienne.

« Vosmaer demeurait à Pittsburgh à l’époque. Il n’est pas venu à Montréal pour l’argent, je pense qu’il gagnait 500 $ par match avec Jean-Talon, indique Incollingo. Il est venu parce qu’il avait tissé des liens. »

Marc Tougas
@TougasMarc