Supra : L’année sans salaire

Qui sait si l’Impact aurait quand même vu le jour, en 1993, et accédé à la MLS en 2012 si, en 1989, les meilleurs footballeurs québécois n’avaient pas gardé le soccer professionnel montréalais en vie en acceptant de disputer une saison sans salaire.

Le contexte était le suivant : après la disparition du Manic en 1983 et de la LNAS en 1984, la Ligue canadienne de soccer a vu le jour en 1987. Montréal a rejoint ce modeste circuit en 1988 avec le Supra. Mais l’équipe n’avait pas de propriétaire, étant un organisme à but non lucratif financé à l’aide de commandites – celles de la Brasserie O’Keefe, de Saputo, de Bell Mobilité et d’Ultramar.

« Même si on avait fait beaucoup attention, la première année s’est soldée par un déficit de 356 000 $, ce qui était énorme dans le temps », a indiqué Pari Arshagouni, le directeur général du Supra à l’époque.

« On ne pouvait pas continuer comme ça en se disant que ça allait se résorber. La seule solution possible selon moi, que j’ai d’abord proposée à Guy Burelle, le président du club, et Francis Millien, qui donnait un coup de main lui aussi, c’était de demander aux joueurs qu’ils disputent la deuxième saison sans rémunération.

« Je me souviendrai toujours de la réunion qu’on avait eue dans une salle du Complexe sportif Claude-Robillard avec tous les joueurs, a ajouté Arshagouni. Je leur ai exposé les vrais chiffres, de façon crue et sans détour. Parce que je m’étais dit que la seule chance de voir les joueurs embarquer dans mon idée folle, c’était (en étant tout à fait ouverts avec eux).

« Ils ont fait preuve d’un altruisme inédit. La plupart d’entre eux, surtout les plus vieux, ont compris que si on tuait le soccer (professionnel) à ce moment-là, ce serait quasi impossible de le voir renaître un peu plus tard. »

Du moins, pas avant la génération suivante, pas avant que leurs propres carrières prennent fin.

Le moins pire des scénarios
Les joueurs se disaient que tant qu’à jouer chacun de leur côté pour rien ou presque, comme la plupart d’entre eux l’avaient fait au milieu des années 1980, aussi bien rester ensemble et jouer au plus haut niveau possible en affrontant les meilleurs joueurs des autres provinces.

« C’était le début du professionnalisme, chacun jouait dans la ville où il habitait (dans la LCS), relate Pierre-Richard Thomas, qui était alors dans la jeune vingtaine. Il n’y avait pas de mouvement des joueurs comme on en voit maintenant. À l’époque, les jeunes joueurs comme moi empochaient un salaire de 8000 $ à 12 000 $ environ. C’était une tape dans le dos plus qu’autre chose. Et il n’y avait pas tant d’argent que ça à faire dans la LNSQ (semi-professionnelle). »

Les joueurs ont donc accepté, puis personne n’a rué dans les brancards en cours de route.

« On n’a pas eu d’incident, on n’a pas eu de gens qui l’ont regretté, a indiqué Arshagouni. J’avais donné 48 heures aux joueurs après la réunion pour y penser ou me revenir avec des questions, mais en dedans des deux jours, tout le monde avait confirmé (qu’ils allaient de l’avant). »

Cameron Walker, qui s’est amené à Montréal en 1988 et y a joué jusqu’à la première saison de l’Impact en 1993, se rappelle même que les joueurs avaient affiché une attitude étonnamment positive dans le contexte. Ce qui, malgré un changement d’entraîneur qui a vu Pierre Mindru succéder à Andy Onorato, a permis au Supra de montrer une fiche pas si mal dans les circonstances : trois victoires, neuf nuls et 14 défaites en 26 matchs, bon pour l’avant-dernier rang devant Victoria, et 46 buts accordés (5e rang dans une ligue qui comptait 10 formations).

« Je me rappelle d’une nulle de 3-3 contre Vancouver, la puissance de la ligue, a indiqué Walker. Je ne me souviens de personne qui ait raté l’entraînement ou mis la pédale douce. Nous avions pas mal tous un emploi en dehors du soccer, il y avait Pierre-Richard qui était facteur et qui venait s’entraîner après avoir livré son courrier… Moi, je travaillais pour une entreprise en ameublement, et je faisais de la peinture. »

« Je me souviens que j’utilisais les vacances auxquelles j’avais droit à la poste pour faire les déplacements avec l’équipe », s’est souvenu Thomas.

Des sprints dans le couloir
La saison 1989 a quand même donné lieu à des situations cocasses. Par exemple, lorsque des joueurs transgressaient le code de discipline de l’équipe. Mindru leur donnait alors le choix de payer une amende ou de faire des exercices punitifs. Puisqu’ils n’étaient pas payés, devinez quelle option les joueurs choisissaient?

« Je me souviens d’une fois où nous étions à Winnipeg, il y avait un couvre-feu et, évidemment, plusieurs d’entre nous ne l’avions pas respecté. Il faut savoir qu’à l’époque, les joueurs faisaient davantage la fête. C’était comme ça, c’était accepté, a noté Walker. Au moment de revenir à l’hôtel, nous avions vu que Pierre faisait faire des sprints dans le couloir à deux joueurs qui avaient été pris à arriver en retard. Nous en avions profité pour regagner discrètement nos chambres, sans que Pierre réalise que nous étions rentrés encore plus tard qu’eux. C’était tordant!

« Je me souviens aussi que Pierre avait tellement de passion et d’amour pour le soccer qu’il nous avait inspirés et amenés à obtenir de meilleurs résultats que prévu. »

Cette saison sans salaire – pour les joueurs, mais aussi pour Arshagouni et les autres membres du personnel – en aura valu la peine puisqu’à l’automne, un homme d’affaires s’est manifesté pour prendre le relais : Frank Aliaga. L’équipe est devenue le FC Supra et, tant bien que mal, elle a tenu juste assez longtemps pour que l’Impact arrive dans le décor.

Mission accomplie, donc, pour Arshagouni, Thomas, Walker et les autres.

Marc Tougas
@TougasMarc